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QUE
PENSER DU TELECHARGEMENT GRATUIT ?
Depuis
que vous avez l'internet haut débit, votre ordinateur est connecté 24h/24 sur
des réseaux peer-to-peer, vous êtes perpétuellement en train de télécharger des
films et de la musique, de façon totalement gratuite, et rendant ces fichiers
disponibles pour d'autres personnes. Est-il vrai que votre comportement est
nuisible pour l'économie française?
Lorsque
vous téléchargez une oeuvre quelconque (film ou musique) sur internet, sans la
payer, vous pouvez être dans trois situations potentielles :
1- Vous
auriez acheté cette oeuvre si vous ne l'aviez pas téléchargée (vous seriez allé
au cinéma, vous auriez acheté le disque ou le DVD, etc.). Dans ce cas, il est
exact que vous occasionnez une perte pour les divers ayants droit de cette
oeuvre.
2- Vous
avez téléchargé quelque chose que vous n'auriez de toute façon jamais acheté.
Dans ce cas, vous n'occasionnez aucune perte à personne. Bien au contraire :
vous en profitez pour découvrir des oeuvres que vous n'auriez pas connues
autrement. Ce qui peut vous amener dans la situation 3 :
3- En
téléchargeant une oeuvre que vous n'auriez jamais achetée, vous avez découvert
un auteur, un genre, une oeuvre... Et vous allez du coup faire des achats que
vous n'auriez pas faits. Vous allez voir
en concert un musicien que vous ne connaissiez pas avant de l'avoir téléchargé;
vous allez acheter le DVD d'un film pour faire un cadeau d'anniversaire à votre
petit-neveu; vous irez revoir au cinéma, sur un grand écran, ce film qui vous a
beaucoup plu sous forme de DivX filmé à la camera vidéo tremblotante (Screener),
ou autres possibilités (achats de produits dérivés par exemple).
Pour
connaître l'impact final de vos téléchargements, il faudrait identifier la part
relative de ces trois cas : le premier nuit à l'activité économique dans le
domaine culturel, le second est neutre, le troisième est bénéfique. Voici ce
que l'on peut penser, si votre comportement est proche de celui de l'internaute
téléchargeur moyen :
-
L'essentiel de vos téléchargements relève de la seconde catégorie : des oeuvres
que vous n'auriez jamais achetées de toute façon. Comme vous passez tant de
temps à télécharger, il est fort probable que vous n'avez guère le temps de
vous attarder sur ce que vous récupérez. Vous écoutez une fois cet album de
untel que vous avez téléchargé, et l'essentiel du temps, vous ne le réécoutez
pas; tout au plus en ressortirez-vous un morceau pour faire une musique
d'ambiance lors d'une soirée avec des amis.
- L'effet
numéro trois peut parfois se produire; mais sans doute pas très souvent. De
même, les achats évités par vos téléchargements sont probablement rares.
L'effet de vos téléchargements est donc a priori indéterminé : tout dépend de la force
relative des effets 3 et 1. Il faut y ajouter qu'en rendant ces oeuvres
disponibles pour d'autres téléchargeurs, vous générez une externalité qui
amplifie ces trois effets, chez les gens qui téléchargeront des choses chez
vous.
Si l'on
croit les maisons de disques et les divers représentants des lobbies culturels,
l'effet le plus important est l'effet numéro 1. Cependant, leurs arguments pour
le démontrer sont extrêmement contestables. Ils ont tendance à majorer les pertes
que leur cause le téléchargement en P2P, faisant par exemple comme si tout ce
qui était téléchargé est une vente manquée, relevant de la première catégorie.
Leur autre argument est de dire que leurs ventes diminuent au fur et à mesure
de la pénétration de l'Internet à haut débit dans les foyers. Or cet argument
est doublement contestable.
-
Premièrement, parce que l'effet est loin d'être aussi net que cela, et que les
fluctuations des ventes peuvent provenir de raisons plus prosaïques, comme par
exemple le fait que les stratégies des grandes entreprises de production
culturelle, consistant à offrir des blockbusters sans grande saveur poussés par
un marketing agressif, ont fini par lasser les consommateurs.
-
Deuxièmement, parce que les journées n'ont que 24 heures; et que dès lors que
les consommateurs ont un accès Internet haut débit, ils vont passer beaucoup de
temps à surfer, discuter via différents types d'IRC, raconter leur vie sur un
blog, jouer à des jeux vidéo, etc. Tout ce temps de divertissement ne sera plus
consacré à faire du shopping dans une quelconque grande surface culturelle, ou
à aller au cinéma. Il est donc assez naturel que l'essor de l'Internet haut
débit s'accompagne d'une diminution des dépenses et du temps consacrés à
d'autres formes de divertissement. Cela ne prouve donc pas que le
téléchargement d'oeuvres sur Internet soit la principale explication de la
baisse de fréquentation des cinémas et des ventes de disques.
C'est ce
qui fait que lorsqu'ils essaient de mesurer à peu près objectivement l'effet du
téléchargement sur l'activité des industries culturelles, les économistes ne
parviennent pas à trouver d'effet très net. Certains en détectent un, d'autre
pas; tout cela va dans le sens d'un effet assez faible. Donc, si vous avez peur
de réduire le PIB français, ou de détruire la culture, vous pouvez dormir
tranquille : ce n'est pas le cas.
Bien sur,
Vous direz peut-être que la proportion d'internautes disposant du haut débit augmentant
exponentiellement; et le téléchargement massif se généralisant, la conjoncture
pourrait devenir différente, et la situation financière des artistes très
compromise. Que l'extension du téléchargement en P2P pourrait à terme tarir
toute nouvelle création artistique, les artistes perdant une part conséquente
de leur rémunération si le premier effet devient prédominant. Mais ceci est
extrêmement contestable. Après tout, la création artistique est l'une des plus
anciennes activités humaines : les hommes de Cro-Magnon qui ont peint les
grottes de Lascaux n'ont pas perçu beaucoup de droits d'auteur. Les créateurs
disposent de multiples moyens de continuer de percevoir des revenus provenant de
leur activité artistique. Le régime de la licence obligatoire qui prévaut pour
les diffusions radiophoniques et publiques des oeuvres musicales; les revenus
issus de représentations (concerts par exemple); la vente à prix élevé de
disques ou de DVDs "collector" apportant aux acheteurs des éléments
non copiables (un T-shirt numéroté à l'effigie de l'artiste, une photo
dédicacée, un ticket de concert, l'accès à un site Internet privatif...); la
publicité; la vente de produits dérivés; les oeuvres de commande (comme par
exemple la musique officielle de tel ou tel évènement public); et enfin, le
mécénat ou sa forme moderne, la subvention publique financée par l'impôt. Il
n'y a donc pas de raison de s'inquiéter pour les créateurs; il est vrai par
contre que certains circuits de distribution pourraient connaître des
difficultés. Mais c'est la rançon du progrès technologique; eux-mêmes ont après
tout en leur temps remplacé d'autres circuits de distribution.
Il n'est
pas interdit, par ailleurs, de se souvenir que le PIB et les revenus monétaires
ne constituent pas forcément une mesure très satisfaisante de la satisfaction
et des avantages apportés par une activité. De nombreux créateurs cherchent
surtout à être appréciés d'un grand nombre de personnes. La rémunération
constitue alors un à-côté agréable, mais on peut fort bien imaginer que pour
beaucoup d'auteurs, la diffusion accrue permise par le partage de fichiers
apporte une notoriété qui apporte une satisfaction compensant largement la
perte de recettes directes - notoriété qui peut d'ailleurs être source
indirecte de revenus, sur le type décrit dans le paragraphe précédent. |